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03/02/2014

Jesus Navas, allô maman, bobo

Après avoir passé une décennie dans le club phare de son Andalousie natale, l'ailier espagnol a enfin quitté le nid pour rejoindre une équipe à la hauteur de son talent. Retour sur la carrière d'un joueur sauvé par les psys.


Jesus Navas, un prénom christique que les supporters de Manchester City kiffent depuis cet été. Arrivé à l'Etihad Stadium pour 18 millions d'euros, l'Espagnol a prouvé à tous ceux qui le croyaient perdu pour un grand club qu'ils avaient tort. Pas assez bon, le Jesus ? Certainement pas ! La plus belle paire de mirettes du foot mondial ne se distingue pas que par une qualité de débordement hors du commun. De longues années durant, l'homme est en proie à des troubles psychologiques qui l'empêchent de quitter son cocon familial. Un caprice d'enfant gâté ? Non, une véritable maladie, un calvaire, appelé "anxiété de séparation".

Cette caboche récalcitrante lui coûtera presque sa carrière. Aujourd'hui délivré de ce poids qu'il portait comme une croix, Jesus Navas Gonzalez est en train de rentabiliser son talent. Débarqué en Angleterre au cours du mercato estival, il a intégré la petite colonie espagnole composée d'Alvaro Negredo, David Silva et Javi Garcia. Avec quatre buts et neuf assists, il s'adapte en douceur dans un environnement très éloigné de son ancienne écurie. À 28 ans, il est temps pour le feu follet made in Sevilla de bourlinguer à travers l'Europe. Comme ses ancêtres tziganes le firent avant lui.

 

 

Un chiot andalou

Le 21 novembre 1985, la madre Gonzalez donne naissance à un garçon qu'elle n'imagine pas aussi doué avec ses pieds… ni aussi aimant. À Los Palacios, une bourgade située en bord de mer, Jesus taquine la balle, travaille sa pointe de vitesse et ne quitte jamais sa maman. "C'est la femme la plus remarquable du monde", dira-t-il de sa génitrice adorée à la presse espagnole, quelques années plus tard. Un amour filial attendrissant mais qui vire à l'inquiétant quand Jesus refuse de rejoindre le centre de formation du FC Séville. Repéré à 13 ans sur les terrains du club local, Jesus se braque. Non, il ne veut pas progresser, il ne veut pas se frotter à des joueurs comme José Antonio Reyes, ou encore Sergio Ramos, eux aussi des purs produits de l'école palangana"Ce qu’il voulait, c’était s’amuser et rester avec sa famille", déclare Pablo Blanco, recruteur pour le club sévillan.

 

Un refus dont l'ancien défenseur, aujourd'hui âgé de 63 ans, se souvient encore. "Au départ, on pensait qu’il avait 10 ans tellement il était fluet, puis je suis allé voir ses dirigeants et sa famille pour lui dire qu’on voulait qu’il intègre nos équipes de jeunes. Tout le monde était OK sauf lui. Il a commencé à pleurer et à dire qu’il ne bougerait pas de son village. D’habitude, les gosses rêvent de telles opportunités mais pas lui." Déjà, le gamin cultive sa différence. Toutes les parties parviennent finalement à un accord et Navas rejoint la superbe cité andalouse. Sise à seulement 30 km de son berceau (et 29 minutes de voiture, dans de bonnes conditions de circulation, dixit Google Maps), cette grande ville garnie de palmiers est loin d'être un oasis dans le désert affectif du cadet. Alors que la plupart des ados ne voient en leurs parents que des vieux cons qui ne les comprennent plus, Navas déverse des torrents de larmes dans les travées du centre de formation sévillan. Entre pleurs et crises d'angoisse, le quotidien de cet ado à peine pubère est un véritable enfer.

 

 

Chicken wing

Plutôt que de renvoyer ce "pleurnichard" dans les jupes de sa mère, le club l'aide à s'acclimater. Car malgré ses innombrables chagrins, Navas possède un talent hors norme. Ses coaches chez les jeunes remarquent très vite cette façon dont leur pupille harcèle les backs adverses et les passe avec une facilité déconcertante. Arrivé alors qu'il n'était encore qu'un bébé, il fait ses débuts chez les pros avec quelques poils et quatre ans de plus. Comme quoi, le garçon peut se montrer précoce quand il veut.

Plus un gamin, mais pas tout à fait un homme, Navas franchit le seuil de l'équipe première lors de la saison 2003-2004. Remontés en Primera division en 2001, les Sévillans prennent de plus en plus de place au sein du championnat. Avec un effectif riche de joueurs tels que Dani Alvès, Sergio Ramos ou encore Julio Baptista, les Andalous font du Sanchez Pizjuan l'une des places fortes de la Liga.

Jugé encore un peu tendre par Joaquin Caparros, Navas doit patienter deux saisons pour devenir un titulaire incontestable. Pas de pot pour le coach de 58 ans, c'est un autre qui accordera une confiance totale en ce jeune prodige … et bénéficiera ainsi de la quintessence du talent de ce petit génie.

 

Dès la saison suivante, Juande Ramos déboule dans le sud de l'Espagne. Débute alors une ère glorieuse pour le club et pour Navas. Contre toute attente, celui-ci montre qu'il a les épaules assez solides pour passer du statut de grand espoir du club à celui de grand d'Espagne en étant titularisé à plus de quarante reprises, son tarif habituel pour les cinq saisons à venir. Avec deux avants costauds comme le Malien Frédéric Kanouté et le Brésilien Luis Fabiano, l'Ibère s'en donne à cœur joie. S'il marque peu, il carbure à une moyenne de dix passes déc' par saison. Passes tranchantes, dribbles, toute la panoplie du parfait petit ailier y passe. Sans parler d'une vitesse de course supersonique. La presse britannique révèle que l'Espagnol est régulièrement flashé à plus de 30 km/h. Honorable. Ses victimes se comptent par dizaines sur le sol espagnol, malgré ses mollets de poulet et ses mensurations de scolaire (1,70m pour 60 kg).

 

 

L'enfer, c'est l'ailleurs

Hors de ses frontières, c'est une autre histoire. Au terme d'un très bon exercice 2004-2005, les Sevillistasobtiennent un précieux ticket pour l'Europe. Si la direction du club se réjouit, Navas, lui, se liquéfie. Cettequalif' signifie en effet des déplacements aussi sexys que Bolton, Gelsenkirchen ou encore Moscou. Un supplice, pour un homme de vingt ans qui galère toujours lorsqu'il doit se séparer plus de deux jours de sa maman. Lui qui se coltine des allers-retours quotidiens entre son village natal et Huelva, où le club a l'habitude de passer son stage estival, ne se voit pas du tout filer à l'autre bout du continent pour taper le cuir.

Malgré la difficulté de sa situation, le joueur tient le coup. Mieux, il est est titulaire lors de la finale de la compétition, au cours de laquelle les Espagnols atomisent littéralement Middlesbrough 0-4. Il hérite même du titre de meilleur joueur de la compétition. Une récompense inespérée pour lui, mais entièrement méritée. Cette vitrine européenne lui permet d'exploser aux yeux du monde. Le gringalet du couloir droit de Séville se fait un nom. Sa créativité, ses éclairs de génie et ses coups de reins à déboîter la colonne vertébrale de n'importe quel opposant tapent dans l'œil des amateurs de beau jeu. Chelsea est sur le coup et propose une forte somme au FC Séville. Si le club n'est pas contre l'idée de renflouer ses caisses grâce aux roubles d'Abramovitch, Navas refuse catégoriquement de quitter son fief.

 

Une Supercoupe d'Europe, une nouvelle Coupe de l'UEFA glanée contre l'Espanyol Barcelone en finale, uneCopa del Rey et une Supercoupe d'Espagne remportées plus tard, l'Euro 2008 se profile. Incontournable au sein d'une équipe qui s'invite chaque année dans le top 5 de la Liga, Navas est logiquement appelé par Luis Aragonès. Le vieux sage l'imagine très bien comme back-up de luxe à David Silva ou Andrès Iniesta. À vrai dire, tout le monde s'enflamme à l'idée d'accueillir ce pur ailier, qui parvient à faire danser sur leur tête les latéraux adverses. Tout le monde, sauf lui. Pour le principal intéressé, passer plus d'un mois en terre austro-helvétique relève plus de la torture psychologique que de la reconnaissance. Il regardera donc ses compatriotes entamer le premier chapitre de leur formidable trilogie sur son écran. Avec maman ?

 

 

Promotion canapé

Pourtant, Navas prend son problème à bras-le-corps dès 2007. Contraint et forcé, en réalité. Après avoir loupé un stage de préparation aux Etats-Unis, Séville décide de lui "forcer la main", en l'envoyant consulter une armée de psychologues. Comme par enchantement, le combat qu'il engage contre lui-même finit par tourner en sa faveur. Son passage sur le divan lui permet de franchir un premier pas en préparant la saison 2007-2008 avec ses équipiers, à Huelva, située à cent bornes de sa casa. Cette première sortie en solo à 21 ans offre un espoir aux dirigeants sévillans, conscients du mal-être dont souffre leur poulain hors de son cocon. "Je suis presque guéri", déclare-t-il deux ans après le début de sa psychothérapie. "Il me faut encore un peu de temps. Quand je serai prêt, je réaliserai mon rêve. Je jouerai pour l'équipe d'Espagne".

Une tirade que Vicente Del Bosque a bien noté dans son calepin. Quelques semaines plus tard, le moustachu convoque Jesus Navas. Celui-ci dit oui. Une réponse qui donnerait presque envie de reprendreCelebration de Kool and the Gang à tue-tête. Plus que ses allures de gentil papy, c'est surtout la détermination et le courage de Navas qui lui permettent de clamer haut et fort qu'à 24 ans, il n'a plus peur de rien, encore moins de lui-même. Il est guéri. Enfin, Del Bosque peut utiliser comme il l'entend ce diamant aussi pur que la couleur de ses yeux. Navas, qui rentre parfaitement dans le moule que la Roja a créé pour ses joueurs, peut quant à lui saisir à pleines mains son destin international.

Il débute le 14 novembre, lors d'un match amical face à l'Argentine. Le gamin s'est fait désirer, mais s'est choisi un adversaire de choix pour se faire dépuceler. Dieu sait ce qu'a pu ressentir Navas au moment d'enfiler le maillot rouge pour la toute première fois. Fierté, soulagement ? Sans doute les deux. Que dire alors du sentiment qui l'anime lorsqu'il explose la lucarne du gardien sud-coréen un soir de juin 2010. Un premier but signé comme un grand, d'une lourde frappe lointaine. Un highlight qui sera suivi de bien d'autres apothéoses. Auréolé d'une saison 2009-2010 exceptionnelle durant laquelle il marque dix buts, délivre onze passes décisives et remporte une seconde Copa del Rey, il s'envole pour l'Afrique du Sud. Son plus long voyage. Et assurément le plus beau.

11 juillet 2010, 21h30. Pedro s'approche de lui, lui tape dans les mains avant de lui céder sa place lors d'une finale de Coupe du monde contre les Pays-Bas. Les Oranje, sûrs de leur fait, veulent vaincre le signe indien après deux finales perdues. La Roja veut quant à elle réaliser un doublé Euro-Coupe du monde pour asseoir définitivement sa domination sur le foot mondial. 

Alors que le match s'éternise, Navas arme une offensive à la 116e minute. Il sème deux Néerlandais sur son flanc droit avant de devoir céder le cuir. Business as usual. Sur cette action, Andrès Iniesta plongera tout un pays dans une transe salvatrice. Et dire que Navas a failli louper ça. Même si son temps de jeu est maigre (la faute à Iniesta et Pedro, maîtres sur les ailes), il savoure son triomphe dans la moiteur sud-africaine. Deux ans plus tard, il tire le même bilan de son Euro 2012. Un statut de supersub, une présence dans les bons moments et un nouveau titre international. Deux sacres collectifs, mais surtout une victoire sur lui-même. Par KO.

 

Au Septième ciel chez les Skyblues

La saison suivante est en deçà des normes "navasiennes", la faute à une série de bobos. Il doit se contenter de cinq assists et trois petits buts. Un bilan qu'il double la saison suivante, après être revenu aux affaires. Mais alors que le FC Séville squattait le top 5 chaque année depuis 2006, s'offrant même un podium en 2007 et 2009, les Palanganas rentrent dans le rang. Au cours des années, ils ont perdu leurs stars. La prochaine sur la liste est inexorablement Jesus Navas. Cette fois, le public du Pizjuan sait que son héros ne pourra plus refuser une offre émanant de l'étranger. Après une ultime pige en Andalousie, il s'envole pour l'Angleterre. Chelsea a laissé passer sa chance sept ans auparavant. Manchester City décroche la timbale. Tant mieux, le maillot skyblue sied très bien au regard cristallin du beau Jesus.

 

En quittant sa terre natale, Navas n'a qu'une seule crainte... mais pas celle que l'on pourrait s'imaginer. "Je pars de Séville, qui est un endroit magnifique pour rejoindre un grand club anglais. Mais je ne suis toujours pas à l'aise en anglais. Je dois étudier maintenant", déclare-t-il lors de sa présentation à la presse. Oui, quelque chose a changé chez ce joueur doté aujourd'hui d'un calme olympien… A ses débuts, il effectue régulièrement le voyage entre le terrain et le banc et croit retrouver son statut de joker de luxe. Mais ses éclairs de génie, ses accélérations et sa force de caractère lui permettent de s'imposer sur le flanc droit des Citizens. Plus la saison avance, plus il enchaîne les perfs, retrouvant son rythme de croisière et sesstats sévillanes.

Aux deux tiers de la saison, City occupe la première place du championnat anglais et impressionne grâce à des cartons contre Arsenal, Tottenham et United. Des exécutions lors desquelles un joueur était présent: Jesus Navas. Un gamin andalou devenu homme, qui court après un premier titre de champion. Le seul trophée qui manque à son palmarès avec la Ligue des Champions, et ce à 28 ans seulement. De quoi rendre maman très fière de son fiston...

 

Aurélie Herman

18:48 Écrit par tackle on web dans ANALYSE, ANGLETERRE | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer | | | | Pin it! | |  Facebook

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